Les Etats généraux de la fête se sont réunis les 14 et 15 mai à Rennes à l’initiative d’un collectif d’associations préoccupé par les difficultés croissantes de « faire la fête » à Rennes.

Les débats ont été précédés d’un travail important de collecte de la parole publique pour mieux dégager les enjeux de la fête autour des thèmes : « La fête est-elle une nécessité ? », « la fête est-elle une nuisance ? », « quels sont les cadres légaux de l’organisation (ou de l’interdiction) des fêtes ? » , « comment la fête révèle l’état des sociétés ? ».

Les états généraux de la fête ont voulu cette réflexion pour que Rennes sorte de l’impasse actuelle et soit capable d’INNOVER dans la gestion COLLECTIVE de la fête, avec un seul objectif : mieux vivre ensemble en ville.

Les états généraux de la fête proposent ainsi à la concertation avec les pouvoirs publics un document à partager : « les cahiers de doléances sur la gestion publique de la fête » .

I – Le constat de départ est celui des tensions liées a la fête a rennes

Chacun connaît les réactions des habitants du centre qui se plaignent des bruits excessifs, chacun sait aussi comment la police est intervenue durant les derniers mois. La société démocratique ne peut se satisfaire de ce constat de conflits où domine la répression en réaction aux événements festifs. Nul démocrate ne peut se contenter de cette approche simpliste. Il faut évoluer dans l’approche de la fête. A travers les témoignages, paroles publiques, analyses scientifiques rassemblés par le collectif , les états généraux ont ainsi mis en lumière la nécessité de prendre la question de la fête très au sérieux.

II – Pour évoluer, il faut d’abord considérer que la fête a de multiples significations

Les fêtes peuvent être privées ou publiques, locales ou nationales, villageoises ou urbaines.. ; Elles peuvent être commémoratives, religieuses ou païennes ; longuement attendues ou spontanées… Elles peuvent être sportives ou artistiques, prendre formes de concerts, de festivals, de spectacles de rues, de free party ou de rassemblements improvisés…etc…La liste sera toujours incomplète des manifestations de la fête dans une société vivante.

A l’écoute des analyses de la fête, les états généraux ont permis de rappeler que la fête avait de multiples facettes, bien souvent contradictoires. On l’a vu, par l’évocation des écrits tant de Durkheim que de Caillois, Duvignaud, …. On peut, à l’envi, voir la fête comme temps de rencontres ou de fusion, mais aussi comme un temps d’ennui et de vide, un moment superficiel presque dérisoire, une porte ouverte sur l’ivresse dont l’excès alcoolique, ou comme un moment de libération, de désinhibition, de découvertes, de nouveaux artistes, de nouveaux amis. Fêtes apolliniennes pour consommateurs conformes ou fêtes dionysiaques pour la transgression incontrôlée. Pour les uns, la fête est reconquête de sa liberté contre l’oppression des pouvoirs mais la fête apparaît aussi comme une instrumentalisation du pouvoir pour faire supporter, après les excès carnavalesques de la fête, la misère et l’oppression dès que le temps festif est passé. .. Et l’on pourrait continuer longtemps à évoquer la richesse des réflexions qui accompagnent l’idée même de fête.

C’est pourquoi, les états généraux tiennent à affirmer que nul ne peut prétendre maîtriser la compréhension de tous les effets positifs et négatifs des pratiques festives dans leur étonnante diversité. Personne ne peut s’arroger le droit de dire qu’il sait tout sur la fête et qu’il peut prendre des décisions en conséquence.

La seule certitude que nous tirons des débats est que la fête ne disparaît pas sans renaître. Elle est permanente et inconcevable à éliminer, notamment dans les sociétés démocratiques. Elle est là, multiforme, avec ses bons et ses mauvais cotés. Pour les états généraux, le constat est simple : la fête est une réalité complexe qu’il est irresponsable de vouloir gérer comme une simple péripétie adolescente dans un univers bien policé.

III – La première règle : la fête étant un complexe, elle doit être gérée comme tel

Or, les mesures d’ordre public concernant la fête relèvent toutes d’approches partielles, forcément réductrices. De plus, elles se sont multipliées depuis quelques années et on n’en finirait pas de faire le catalogue des lois, décrets, circulaires de toute sorte qui ont des incidences sur la manière de faire la fête.

Tous ces textes qui permettent aux pouvoirs publics d’agir légalement partent, bien sûr, de bonnes intentions : mieux vivre en harmonie ensemble, protéger la bonne santé des jeunes en réduisant les risques sanitaires de la consommation d’alcool ou de drogue, les accidents de voiture ou les agressions contre les biens et les personnes les soirs de fête. On veut même limiter les effets nocifs de la musique devenue bruit et on ne doit pas oublier les règlements sur le spectacle vivant, la lutte contre le travail au noir des artistes ou la longue liste d’obligations imposées aux jeunes organisateurs de raves par la loi de 2001.

Depuis quelques années, ces textes tombent comme des contraintes insupportables sur les organisateurs de fêtes, sur les lieux de fêtes, sur les participants aux fêtes. Le législateur fait porter toutes les responsabilités, tous les risques sur les seuls organisateurs. Toute la législation conduit à une professionnalisation à outrance en demandant aux organisateurs d’être maîtres de tout et de tous ceux qui seront associés à la fête.

Les états généraux estiment qu’il n’est plus possible d’accepter cette approche simpliste de la fête. D’ailleurs, cette accumulation de règlements mal pensés a des effets bien pires que les maux qui les motivent.

On ne sait plus comment faire la fête, mais ce n’est pas pour autant que la fête disparaît… Elle s’invente, ici ou là, de nouvelles formes de présence, que nul ne peut prétendre maîtriser. Les décideurs publics ont joué avec le feu en n’ayant pas une vision globale de la fête. C’est pourquoi les états généraux lancent un appel à de nouvelles formes de responsabilité collective sur la fête.

IV- La seconde règle : de partager les responsabilités de la gestion publique de la fête

Pour cela, il faut d’abord partir d’une approche globale de la fête. Il faut la considérer comme une pratique culturelle. A ce titre, elle relève de l’article 5 de la Déclaration universelle des droits culturels de l’Unesco ( 2001) : Article 5 ( extraits) : Les droits culturels sont partie intégrante des droits de l’homme qui sont universels, indissociables et interdépendants. .. Toute personne doit pouvoir participer à la vie culturelle de son choix et exercer ses propres pratiques culturelles dans les limites qu’impose le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Il est urgent que les décideurs publics repartent d’un bon pied en acceptant de considérer la fête sous cet
angle. En prenant collectivement en compte les dimensions positives de la fête, on maîtrisera mieux
collectivement ses dimensions négatives.

Il faut aussi bien mesurer les effets pervers du système actuel de réglementations qui n’offre que des marges
d’interprétation arbitraire. Tout est décidé une fois pour toutes dans des textes figés qui ne peuvent pas
prendre en compte la complexité des manifestations festives. La seconde règle que nous voudrions faire
partager est aussi de bon sens : les fêtes étant variées et les situations diverses, en tout cas à multiples sens et
traversées de nombreuses contradictions, il n’est pas de bonne gestion de prétendre gérer la fête par des
règles fixées une fois pour toutes, inadaptées aux réalités changeantes.

Les lois devraient être revues pour fixer des obligations générales certes, mais en laissant aux négociations
de proximité les solutions pour trouver les équilibres dans le mieux vivre ensemble, dans la gestion
collective du « désir de ville ».

V – Les états généraux ont constaté l’urgence d’agir et la nécessite de la concertation

Ils proposent donc aux décideurs publics un dispositif d’action permettant de partager la responsabilité. Ils estiment que la mobilisation des citoyens, des militants, des organisateurs, des professionnels de la fête est fondamental, car tous collectivement jouent un rôle important dans la régulation des comportements festifs. Pour obtenir, sur le terrain, de bons équilibres dans le fonctionnement des fêtes, il faut engager la concertation en reconnaissant la compétence et la contribution positive des acteurs. C’est la voie que nous proposons : une nouvelle gouvernance de la gestion publique de la fête, moins parcellisée donc moins simpliste, plus ouverte sur l’écoute et le mieux vivre ensemble.

Déjà, l’initiative des soirées Dazibao est une voie intéressante et l’on peut se féliciter que la municipalité souhaite prendre d’autres initiatives. Il reste que la concertation doit se poursuivre pour diversifier encore les réponses à toutes les questions que pose la fête en ville.

Les états généraux proposent trois pistes de travail pour agir :

La première piste est celle du bien connaître. Nul ne peut prendre de bonnes décisions s’il ne connaît que superficiellement la réalité des événement festifs. Le collectif des états généraux est prêt à apporter sa connaissance concrète et quotidienne des pratiques festives, dans le cadre de protocoles de recherche garantis par l’indépendance universitaire.

La seconde piste est celle du dialogue, de l’écoute, de l’échange. Pour étonnant que cela puisse paraître, tous les intervenants des états généraux ont témoigné que les lieux de dialogue n’existaient pas. Les conflits liés à la fête se gèrent sans aucune forme organisée de médiation. Les états généraux proposent la création d’une commission extra municipale sur la fête et la nuit qui serait consultée sur toutes les questions de la fête et de la vie nocturne en ville.

La troisième piste est celle de l’action sous forme d’expérimentations concertées. Faire évoluer les situations de fêtes et évaluer collectivement les conséquences.

1 – Le premier terrain d’expérimentation d’une nouvelle gestion publique des temps sociaux de la fête, notamment sur le transports, commerces, espaces publics…

Il faut en particulier engager une expérience permettant à certains bars et autres commerces, dans certaines rues, à certains moments d’ouvrir plus tard. La commission de la fête et de la nuit définira les conditions pratiques et juridiques d’une telle expérimentation et analysera les conséquences que l’on peut en tirer.

2 – Le second terrain d’expérimentation concerne l’ivresse dommageable :

la commission devra faire des propositions pour que des actions concertées soient mises en place la nuit, à certains moments, dans des lieux identifiés, pour réduire les risques des excès festifs. Présence sanitaire, policière, prévention et médiation sociale mais aussi propositions culturelles, l’expérimentation doit associer professionnels et bénévoles pour des interventions nocturnes discutées ensemble pour être bien assumées collectivement.

3 – Le troisième terrain de l’expérimentation est celui des nouvelles initiatives :

Mieux informer et accompagner les nouvelles générations qui ont des projets de fête, pour que les obstacles actuels de la législation et de ses applications ne soient plus insurmontables. La commission devra identifier les partenaires de cette politique d’accompagnement des projets festifs pour que Rennes retrouve une dynamique de la nuit, forte et mieux maîtrisée.

4 – Le quatrième terrain de l’expérimentation est celui des projets d’urbanisme pour parvenir à intégrer la dimension festive dans l’aménagement des territoires

C’est cela sans doute l’essentiel des conclusions des états généraux : le collectif qui les a organisés est prêt à prendre toutes ses responsabilités pour contribuer à une meilleure gestion de la fête à Rennes. Il s’engage à participer à la concertation avec les décideurs publics pour que les actions servent de repères aux futures évolutions législatives. Le collectif est mobilisé pour mener ce travail en commun. Il continuera à recueillir la parole publique, à s’associer les compétences des citoyens pour mieux gérer ensemble les risques et les responsabilités… pour que la fête à Rennes soit, pour tous, une fête réussie.